techyouminitelmittIl est 20 heures, le 10 mai 1981. Et le nom du nouveau Président de la République est… 3 couleurs, un affichage tramé vif comme une tortue, une esquisse pixelisée de François Mitterrand. Ah, le Minitel… Rien à voir avec le web 2 ou 3.0 ! A l’heure de l’e-surf mobile et « des internets », il est de bon ton de se remémorer que tout ça ne serait absolument rien sans la « télématique » et son outil de propagande : le Minitel. techyouminitelteleBon, soit, le chauvinisme parle avant la raison, mais que voulez-vous, quand on n’a pas de pétrole… Voyage dans le temps, direction l’année 1980.
Jugez plutôt : un écran passif doté d’un affichage de 40 colonnes à 8 nuances de gris (puis 8 couleurs !), un clavier pas AZERTY, une connexion au réseau téléphonique et une vitesse de connexion hallucinante allant 1,2K à 9,6K. Sa passivité lui permet seulement de recevoir des informations. Dans la coque, pas de trace de processeur, de mémoire ou de bus et pas de souris pour naviguer. Dommage, car à peu de choses près, la France tenait le premier Mac, 4 ans avant le premier Mac…

Et Vidéotex fut

Au début, il n’y avait rien, puis naquit le Vidéotex, un protocole de télécommunication par le réseau fomenté par le Ministère des postes et télécommunications, le tout géré par France Telecom. techyouminitelpubLes premiers tests sont faits avec un clavier branché au réseau, connecté à un téléviseur. Mais l’application grand public, le Télétel, prend réellement vie au travers du Minitel. La télématique est née. Néologisme étrange pour l’époque, il symbolise l’affichage à distance d’une foule d’informations, surtout des renseignements, stockée bien au chaud au sein des compagnies qui les diffusent. De la Bretagne à Vélizy, les premiers tests cartonnent. D’abord obligé de dépendre du téléphone pour composer les adresses, le Minitel passe la seconde avec des terminaux à clavier Azerty et touches alphanumériques. La Rolls du réseau communiquant.
Le nom du terminal prend le pas sur le nom de la technologie. Le Minitel peut commencer sa vie rock’n roll, comme l’annonce le spot ci-dessous :

La diffusion est rapide, plus d’1 million de boîtes trouvent acquéreurs en moins d’un an et presque 20 millions à son apogée. Il faut dire que France Telecom la joue malin en prêtant le terminal… mais en faisant payer la communication. techyouminitelevoL’enjeu est de taille, surtout pour les renseignements. Les Pages Jaunes/Blanches cartonnent mais noient les PTT sous une charge de travail monstrueuse. Avec le Minitel, les renseignements dématérialisés évitent des sueurs au service public et lui fait même économiser du papier (l’État annonce jusqu’à 75 millions euros gagnés durant l’âge d’or). Green avant l’heure pour ainsi dire et annonciateur de la future préférence pour le support virtuel plutôt que le papier. Annuaires, consultation des banques, messagerie/chat, informations (fil AFP/AFP-Photo et journaux), consultation des horaires de trains ou des notes de bac, inscription en fac (satané RAVEL)… techyouminitelullaC’est Internet bien avant l’heure qu’on nous vend. Et cher. De 3 à 9 de nos euros de l’heure pour les 3614 et 3615. Dans la France entière sont placardées en 4×3, adresses de rencontres, de frivolités (CUM, Ulla), de jeux basiques (échecs, solitaire). Médiatiquement, les renseignements, le 11 puis le 3611 et le minitel rose occupent l’essentiel du terrain. Ces services seront d’ailleurs les premiers à se faire violenter de face par les services similaires proposés gratuitement, quelques années plus tard, sur le web à des vitesses 6 fois plus élevées (pour les débuts).

3615 contre www.

techyouminitelusLa France tente de vendre le concept à l’étranger, notamment aux États-Unis et au Québec, où les prémices d’Internet laissent entrevoir plus de possibilités et de rapidité dans l’obtention de l’info. La fierté nationale et surtout l’utilisation colossale dans les terres de la petite boîte connectée avant toutes les autres, freinent chez nous le développement du réseau web. L’avance de ce Minitel plébiscité devient vite la cause du retard français dans le déploiement de la toile. Mais que peut donc faire la boîte à 3615 contre la gratuité, la profusion de services et l’ouverture infinie d’Internet ? techyouminitelwanEt les 3615 de charme ne peuvent qu’avouer leur impuissance devant les sites X. Le comble, les services minitel se retrouvent sur le web via les sites de FranceTelecom/Orange ou d’opérateurs tiers avec une application reprenant les codes graphiques et l’affichage tramé de l’original. Progressivement déserté, le Minitel devient la zone de résistance d’une population souvent âgée, qui tient à son 3611 pour retrouver le numéro de téléphone de leurs petits-enfants (affreuses, ces pertes de mémoires).

It’s still alive !

Mais n’allez pas croire que la télématique abdique pour autant ! Aujourd’hui encore et malgré les velléités d’Orange de fermer le services depuis plusieurs mois, la Minitel rapporte un petit pécule d’au moins 100 millions d’euros par an. Si l’opérateur s’en sort parfois avec des pirouettes (la facturation de certains services annuaires du site Orange via une connexion masquée au réseau Minitel, qui vous engage avec un abonnement !), il faut croire que nombreux sont les utilisateurs à rester fidèles au service. techyouminitelfbFrance Telecom annonçait ainsi plus de 10 millions de connexions par mois il y a un an.

Une technologie tellement marquante que des petits malins se sont amusés à imaginer ce que serait le Minitel s’il avait solidement survécu au web, avec 3515 Facebook et Twitter en exemple (merci ufunk.net). Chauvinisme pur ou peur d’Internet, il est en tout cas intrigant de voir aux 4 coins du monde les efforts déployés pour rendre le web moins ouvert. Censure, contrôle des flux, redirection, gestions fermées. Et si on avançait, mine de rien, vers un Minitel 2.0 ?